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« Beaucoup de chance d’être là »

PAROLES DE MARINS. Le cercle polaire n’est plus qu’à quelques heures pour la majorité de la flotte. Alors que Sam Goodchild vient d’ouvrir la voie au-delà des 66° Nord, ses concurrents cherchent encore le meilleur point de passage tout en découvrant un univers qui se transforme peu à peu. Lumière qui ne s’éteint plus vraiment, archipels battus par les vents et sensation grandissante de naviguer aux confins du monde : Arnaud Boissières (APRIL Marine – recherche co-partenaires), Nicolas d’Estais (Café Joyeux) et Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei) racontent cette approche du Grand Nord.

Petit déjeuner à bord de l'Imoca April Marine - Recherche Co-Partenaire, skippé par Arnaud Boissières lors de la Vendée Arctique 2026 - en mer le 11/06/2026
Petit déjeuner à bord de l'Imoca April Marine - Recherche Co-Partenaire, skippé par Arnaud Boissières lors de la Vendée Arctique 2026 - en mer le 11/06/2026

Arnaud Boissières (APRIL Marine – recherche co-partenaires) : « C'est dommage, je ne vois quasiment pas les Féroé. Il y a très peu de visibilité. En revanche, j'ai le temps de profiter du paysage parce que je suis quasiment arrêté depuis ce matin ! Malgré tout, ça reste assez incroyable de naviguer ici. Le cercle polaire est désormais à moins de 300 milles, donc forcément ça donne le sourire. Il fait frais, mais c'est une fraîcheur plutôt agréable. Tout à l'heure, j'ai croisé un petit cargo. C'est assez surprenant de voir du monde dans un coin pareil. Jusqu'à il y a une heure, on avait même du soleil. C'est quand même assez magique de se retrouver là-haut. Je suis arrêté dans la molle. Je pensais ralentir un peu, mais pas à ce point-là ! Là, ça redémarre doucement, je change de voile pour essayer de relancer la machine. La priorité, c'est d'abord de sortir de cette pétole. Ensuite, je pourrai vraiment me projeter sur la suite. Je n'ai pas encore complètement figé mon point de passage au cercle polaire. J'ai encore quelques options à regarder. Normalement, je devrais y arriver dans un peu plus de vingt-quatre heures, peut-être trente. Tout dépendra de la façon dont ça redémarre. Dès que j'ai senti que le bateau ne pouvait plus vraiment avancer tout seul, j'en ai profité pour dormir. Il n'y avait pas de mer, pas de risque particulier. J'ai réussi à faire de bonnes siestes. Finalement, ça m'a permis de recharger les batteries et je me sens plutôt d'attaque pour la suite. »

Nico d’Estais (Café Joyeux) : « Franchement, quand tu vois les paysages et les noms des îles que tu croises, tu te dis qu'on a beaucoup de chance d'être là. Je suis désormais à plus de 61° Nord, à l'est des Féroé, et on sent vraiment qu'on est dans le Grand Nord. La nuit dernière, il a fait jour toute la nuit. Pas de soleil permanent, mais une lumière incroyable, un peu comme un clair de lune qui ne s'éteint jamais. À chaque réveil de sieste, il faisait encore jour alors qu'il était deux ou trois heures du matin. C'était assez magique. Hier, je suis passé tout près des îles Flannan. Je n'en avais jamais entendu parler avant, mais c'était magnifique : une petite île avec son phare, des prairies, des oiseaux partout... On voyage vraiment. Toutes les terres que je croise me donnent envie de m'arrêter. Les Hébrides, les Féroé, tous ces archipels découpés par les fjords... Le peu que j'en vois donne envie d'y revenir pour des semaines entières. Par moments, je me dis que je me suis trompé de métier et que j'aurais dû être explorateur ! Côté stratégie, mon idée depuis le nord de l'Irlande était de rester relativement à l'est pour contourner la dépression qui nous barre la route par son flanc est puis par le nord. L'objectif, c'est de faire un maximum de route au portant jusqu'au cercle polaire. Pendant un moment, les fichiers n'étaient plus très favorables à ce scénario, mais depuis hier ça redevient intéressant. Le pari est en train de prendre forme et j'en suis plutôt content. Si tout va bien, je devrais franchir le cercle polaire demain, en milieu de journée. Après, ça reste une ligne un peu abstraite sur une carte. Ce n'est pas tant le chiffre qui compte que ce que l'on vit autour. Entre les paysages, la lumière qui ne disparaît plus et cette sensation d'être au bout du monde, j'ai déjà l'impression d'être dans le Grand Nord. C'est vraiment une navigation dont je profite à chaque instant. »

Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei) :  « Le moral va plutôt bien, bizarrement, car j’ai pourtant, presque 1 000 milles de retard sur Sam Goodchild. Mais j'ai complètement changé d'approche. J'ai eu pas mal de problèmes depuis le départ et mes objectifs ont évolué. Au fond, j'avais déjà cette idée dans un coin de la tête : réussir à faire un beau parcours, terminer cette course qui est quand même très exigeante et continuer à découvrir ce qu'est réellement la course au large en solitaire en IMOCA. J'ai encore beaucoup de choses à valider. Donc malgré les difficultés, le moral reste bon.Contrairement aux leaders, nous avons choisi de passer à l'ouest de Féroé. La dépression s'est progressivement décalée vers l'est et cela nous a permis, comme on dit, de "couper un peu le fromage". Le risque, c'était de se retrouver piégés dans la molle. Francesca est restée un peu plus proche des îles ; elle s'est peut-être laissée tenter par les beautés locales ! » (Rires) Pour l'instant, j'ai du mal à réaliser ce que représente le cercle polaire puisque je ne l'ai pas encore franchi. En revanche, ce qui me frappe, c'est l'ambiance. Aux Féroé, on avait presque l'impression d'être encore en été. Maintenant, tout a changé. On navigue dans une brume épaisse et glaciale. À un moment, j'ai même fermé le bateau et allumé le moteur simplement pour me réchauffer, parce que je n'arrivais plus à retrouver de chaleur. Heureusement, quelques manœuvres suffisent ensuite à remettre la machine en route ! Après les Féroé, nous avons aussi eu des conditions très instables et assez musclées. En quelques heures, j'ai enchaîné J0, J2, prise de ris, J3, retour au J2, retrait du ris, virements... Ça a été très sportif, mais au moins ça m'a réchauffé !  Ce qui est étrange ici, c'est la lumière. Depuis qu'on est dans ce brouillard permanent, il n'y a presque plus ni ombre ni contraste. Tout paraît plat. Les journées se ressemblent toutes. On a un peu l'impression d'être dans un endroit hors du temps. Ce n'est pas forcément très agréable, mais c'est une sensation assez unique. Concernant le point de passage au cercle polaire, je n'ai pas énormément de liberté. Les conditions dictent beaucoup les choses. On va essayer de couper là où ce sera le plus simple. Derrière, nous devrions avoir du portant, mais assez rapidement les conditions vont de nouveau se durcir. Ça va être rapide, intense et très énergivore. Quand ces bateaux vont vite, ils restent très exigeants physiquement.  Pour le retour, il y a encore plusieurs scénarios. Une grosse dépression s'installe actuellement au large de l'Irlande avec jusqu'à cinq mètres de mer. Soit on ralentit pour la laisser passer, soit il existe une option plus engagée par la mer d'Irlande. En revanche, la route par la Manche, je l'ai déjà éliminée. »


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