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Le temps suspendu des derniers milles

À moins de 150 milles de l'arrivée, l'horizon n'est plus tout à fait le même. Les grandes options stratégiques sont derrière soi. Les grands rendez-vous de la course aussi. Pourtant, c'est souvent à cet instant que le temps semble ralentir. Comme si l'arrivée, soudain devenue proche, décidait de se faire désirer encore un peu. Manu Cousin (Coup de Pouce) en fait aujourd'hui l'expérience. Seul concurrent encore en mer sur cette Vendée Arctique – Les Sables d'Olonne, il évolue ce samedi au large de la pointe bretonne. Les Sables d'Olonne ne sont plus qu'à quelques encablures à l'échelle d'un parcours de près de 3 000 milles. Mais entre lui et la ligne d'arrivée s'étire désormais une vaste zone de molle dans le golfe de Gascogne. Une ultime épreuve de patience pour un marin qui espérait encore boucler la boucle ce samedi soir et qui ne devrait finalement retrouver la Vendée que demain matin.

Manu Cousin (Coup de Pouce)

Quand le temps se met à ralentir

Il existe dans la course au large un paradoxe bien connu des marins. Lorsque l'arrivée est encore lointaine, les journées défilent au rythme de la navigation. Lorsqu'elle devient proche, la perception du temps semble parfois changer. Les heures s'allongent, l'impatience s'invite et le corps commence à penser à terre avant même que le bateau n'y soit. « On dit souvent que les derniers milles sont les plus longs. Je crois que ce sera le cas sur cette fin de Vendée Arctique », reconnaît Manu Cousin. « Je suis vraiment dans l'entonnoir de l'arrivée maintenant.  J'ai désormais rejoint la pointe bretonne et, jusqu'à hier encore, une arrivée samedi soir restait envisageable. Malheureusement, le vent faiblit et je pense plutôt arriver dimanche matin. C'est surtout cela qui donne l'impression que tout s'étire : ce vent très faible qui risque de m'accompagner jusqu'à la ligne. » Depuis plusieurs jours déjà, la météo joue avec les nerfs du skipper de Coup de Pouce. Après les fronts, les rafales, les longues séquences de près et les nombreuses zones de molle qui ont jalonné son parcours, une nouvelle poche de vents faibles menace désormais de retarder encore un peu son retour. Une situation frustrante mais familière pour tous les marins. Car les derniers milles ont parfois ce talent particulier : celui de sembler plus longs que les milliers déjà avalés.

Le corps commence à présenter l'addition

Treize jours après avoir quitté les Sables d'Olonne, l’usure s'est installée partout. Dans les gestes. Dans les réflexes. Dans le regard aussi. À ce stade de la course, tout ne se joue plus seulement sur l'eau. Cela se joue aussi dans les organismes. « Aujourd'hui, je pense surtout à ce qu'il reste à faire. Il ne faut pas commettre d'erreur. La fatigue est bien présente, je commence à être vraiment cramé et il faut rester concentré pour ramener le bateau en parfait état aux Sables d'Olonne. » Depuis plusieurs jours, le navigateur évolue dans une ambiance grise et humide qui semble ne jamais vouloir se dissiper. « En ce moment, je suis encore dans le brouillard et je ne vois pas grand-chose à l'extérieur. Alors je surveille les réglages du bateau, l'AIS ou le radar. J'espère au moins retrouver un peu de soleil, parce qu'il commence sérieusement à me manquer. »  À bord, le rythme n'a pourtant pas changé. Depuis le départ, le sommeil se construit par fragments. Quelques minutes grappillées ici, une demi-heure arrachée là. Un équilibre précaire devenu routine au fil des jours, mais dont les effets commencent désormais à se faire davantage sentir. L'attention doit pourtant rester maximale. Car les derniers milles sont parfois les plus piégeux. Non parce qu'ils sont les plus difficiles à naviguer, mais parce qu'ils surviennent lorsque la fatigue atteint son pic.

Manu Cousin (Coup de Pouce)

Déjà tourné vers la terre

Habituellement, les derniers jours d'une course s'accompagnent d'une forme de nostalgie. Celle de l'aventure qui touche à sa fin. Celle du large que l'on s'apprête à quitter. Cette fois, le sentiment est différent.


La course me paraît longue. Les copains sont arrivés depuis un moment déjà et j'ai pris une grosse claque sur cette édition. Bien sûr, je vais aller au bout, parce que c'est ce qui compte le plus. Mais j'aurais aimé que les choses se passent autrement. Je savais qu'il pouvait y avoir des problèmes, mais je pense avoir été plutôt bien servi de ce côté-là. Habituellement, les derniers milles donnent envie de savourer la fin de l'aventure. Cette fois, honnêtement, j'ai surtout envie d'arriver.


Aujourd'hui, ce sont d'autres images qui occupent l'esprit du Sablais. Une douche chaude. Un lit sec. Un peu de soleil aussi. « J'avoue que ça commence sérieusement à me faire envie. » Avant cela, il faudra encore traverser cette ultime zone de calme qui s'étire devant son étrave. « J'ai bien peur que les dernières longueurs soient très lentes. Il y a vraiment très peu de vent annoncé. J'espère simplement ne pas passer des heures arrêté au même endroit, parce que moralement c'est ce qu'il y a de plus difficile. Quand je regarde les fichiers météo qui m'attendent, je sais que cette fin de course va encore demander beaucoup de patience. » Les derniers milles ne sont pas toujours les plus rapides. Ils sont souvent les plus longs. Et pourtant, ce sont souvent eux qui donnent, une fois la ligne franchie, la véritable mesure du voyage.


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