Quand le temps se met à ralentir
Il existe dans la course au large un paradoxe bien connu des marins. Lorsque l'arrivée est encore lointaine, les journées défilent au rythme de la navigation. Lorsqu'elle devient proche, la perception du temps semble parfois changer. Les heures s'allongent, l'impatience s'invite et le corps commence à penser à terre avant même que le bateau n'y soit. « On dit souvent que les derniers milles sont les plus longs. Je crois que ce sera le cas sur cette fin de Vendée Arctique », reconnaît Manu Cousin. « Je suis vraiment dans l'entonnoir de l'arrivée maintenant. J'ai désormais rejoint la pointe bretonne et, jusqu'à hier encore, une arrivée samedi soir restait envisageable. Malheureusement, le vent faiblit et je pense plutôt arriver dimanche matin. C'est surtout cela qui donne l'impression que tout s'étire : ce vent très faible qui risque de m'accompagner jusqu'à la ligne. » Depuis plusieurs jours déjà, la météo joue avec les nerfs du skipper de Coup de Pouce. Après les fronts, les rafales, les longues séquences de près et les nombreuses zones de molle qui ont jalonné son parcours, une nouvelle poche de vents faibles menace désormais de retarder encore un peu son retour. Une situation frustrante mais familière pour tous les marins. Car les derniers milles ont parfois ce talent particulier : celui de sembler plus longs que les milliers déjà avalés.
Le corps commence à présenter l'addition
Treize jours après avoir quitté les Sables d'Olonne, l’usure s'est installée partout. Dans les gestes. Dans les réflexes. Dans le regard aussi. À ce stade de la course, tout ne se joue plus seulement sur l'eau. Cela se joue aussi dans les organismes. « Aujourd'hui, je pense surtout à ce qu'il reste à faire. Il ne faut pas commettre d'erreur. La fatigue est bien présente, je commence à être vraiment cramé et il faut rester concentré pour ramener le bateau en parfait état aux Sables d'Olonne. » Depuis plusieurs jours, le navigateur évolue dans une ambiance grise et humide qui semble ne jamais vouloir se dissiper. « En ce moment, je suis encore dans le brouillard et je ne vois pas grand-chose à l'extérieur. Alors je surveille les réglages du bateau, l'AIS ou le radar. J'espère au moins retrouver un peu de soleil, parce qu'il commence sérieusement à me manquer. » À bord, le rythme n'a pourtant pas changé. Depuis le départ, le sommeil se construit par fragments. Quelques minutes grappillées ici, une demi-heure arrachée là. Un équilibre précaire devenu routine au fil des jours, mais dont les effets commencent désormais à se faire davantage sentir. L'attention doit pourtant rester maximale. Car les derniers milles sont parfois les plus piégeux. Non parce qu'ils sont les plus difficiles à naviguer, mais parce qu'ils surviennent lorsque la fatigue atteint son pic.