Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei) : « En ce moment, la vie est plutôt belle. Je viens tout juste d'apercevoir l'Islande. Cela n'a duré que quelques instants, une brève éclaircie au milieu de deux jours de grisaille, mais j'ai pu distinguer les montagnes enneigées. C'était magnifique. La course, elle, reste extrêmement intense. On vit une aventure permanente. En ce moment, je navigue dans la zone d'accélération au large de l'Islande avec 25 à 30 nœuds de vent. Le bateau tape beaucoup, c'est assez physique. Mais la bonne nouvelle, c'est que nous avons enfin retrouvé du portant. Depuis le départ, nous avons surtout navigué au près ou au reaching, des allures sur lesquelles je n'étais pas particulièrement performant. Là, pour la première fois, j'ai vraiment pu exploiter le potentiel du bateau dans des conditions qui me conviennent davantage. J'aurais aimé que cela dure un peu plus longtemps. J'ai réussi à revenir sur Violette et même à la dépasser cette nuit. Je pense qu'elle naviguait avec son J0 alors que je n'avais pas embarqué le MH0. J'ai donc tout fait avec le Quad. Les conditions ont beaucoup varié, parfois assez légères, parfois plus soutenues, mais au final cela a plutôt bien fonctionné. Maintenant, j'essaie de revenir sur Élodie, même si elle est encore assez loin devant. Quoi qu'il arrive, je suis surtout heureux d'être encore en course après tous les problèmes que j'ai rencontrés depuis le départ. Je suis toujours là, et c'est déjà une satisfaction. Concernant le retour, beaucoup de routages semblent favoriser la route passant par l'est. Sur le papier, cela peut paraître séduisant, mais la réalité est plus complexe. Avec le timing prévu, il faudrait s'engager dans des passages étroits avec 25 à 30 nœuds de vent et de la mer. Au moindre problème, les conséquences peuvent devenir importantes. J'ai donc décidé que ce n'était pas le genre de risque que j'avais envie de prendre. L'option ouest impliquera sans doute davantage de près, ce qui n'est jamais très agréable. Mais c'est aussi cela, la course. »
Francesca Clapcich (11th Hour Racing) : « Je me sens plutôt bien. Je suis désormais sur la route du retour, cap au sud, et ça fait du bien. En ce moment, les conditions sont assez agréables. Je me trouve juste au sud de la zone interdite, à l'est de l'Islande. Nous allons bientôt entrer dans une zone d'accélération le long de la côte est islandaise et je dois encore décider si je change de voile ou si je continue avec la configuration actuelle. Pour l'instant, je profite simplement d'avoir retrouvé du portant après une journée d'hier assez compliquée et très peu ventée pour aller chercher le cercle polaire. Le franchissement du cercle polaire a été assez irréel. On est dans le brouillard, il fait un froid glacial dehors, et tout à coup on voit cette ligne sur la carte. On se dit : "Bon, eh bien maintenant, il est temps d'abattre et de repartir vers le sud." Sur le moment, cela paraît presque abstrait. Mais quand on prend un peu de recul, on réalise à quel point c'est spécial. Je ne sais pas combien de personnes sont déjà montées aussi loin au nord à bord d'un bateau comme le nôtre. C'est quelque chose dont je suis vraiment fière. Cette fierté, elle est aussi collective. Toute l'équipe a énormément travaillé pour mettre le bateau dans les meilleures conditions possibles. Ce moment récompense les efforts de beaucoup de monde, pas seulement les miens. Et oui, c'est certainement le genre d'histoire que l'on racontera plus tard à sa fille. J'essaie également de profiter de ces longues lignes droites pour me reposer un peu. La suite s'annonce plus sportive avec une forte accélération du vent. Nous pourrions voir 28 à 30 nœuds dans les prochaines heures. Il va falloir faire les bons choix : changer de voile, prendre un ris ou peut-être empanner plus tôt. Je n'ai pas encore tranché. Globalement, je pense avoir plutôt bien pris soin de moi jusqu'ici. Bien sûr, il y a des moments où l'on a envie de rester en permanence concentré sur la navigation et le bateau. Mais il est impossible de rester éveillé tout le temps. D'ailleurs, j'ai probablement un peu trop retardé mon deuxième empannage en revenant vers la zone interdite... parce que je me suis endormie. Ce n'était pas vraiment prévu, mais ça arrive. La suite du parcours par le North Channel et la mer d'Irlande ne me fait pas particulièrement rêver. Le début est assez délicat avec le dispositif de séparation du trafic et peu d'espace pour manœuvrer. C'est typiquement l'endroit où l'on ne gagnera pas la course, mais où l'on peut la perdre en faisant une erreur. Il faudra sans doute accepter de ralentir un peu pour passer proprement cette zone. Ensuite, cela devrait être plus simple, avec une longue route vers le sud. Cette course est déjà la plus longue que j'aie disputée en solitaire à bord d'un IMOCA. C'est assez drôle parce qu'elle me semble durer depuis une éternité alors qu'il ne s'est écoulé que quelques jours. Les changements de météo s'enchaînent, les conditions sont parfois très dures, le froid est exigeant et le repos limité. Mais j'adore ça. J'apprends énormément chaque jour et j'essaie d'emmagasiner le plus possible pour la suite, pour le Vendée Globe notamment. Je trouve assez incroyable d'avoir bientôt quarante ans et de ressentir encore autant de plaisir à apprendre tous les jours. Le principal enseignement que je retiens jusqu'à présent, c'est l'importance de rester fidèle à son intuition. Bien sûr, on regarde les fichiers météo, les routages et toutes les données disponibles. Mais j'aime naviguer avec une part d'instinct et prendre des décisions auxquelles je crois vraiment. À certains moments de cette course, j'ai eu le sentiment de subir les décisions au lieu de les prendre. Je pense que c'est l'une des grandes leçons de cette semaine. Pour la suite, je veux suivre davantage mon intuition. Et à l'arrivée, quel que soit le résultat, pouvoir me dire que j'ai fait ce qui me semblait juste. Quand on est seul à bord, il m'arrive parfois de parler un peu toute seule. Pas tant pour me parler à moi-même que pour garder un lien avec l'extérieur. J'enregistre parfois de petites vidéos pour les envoyer à l'équipe communication. Mais quand quelque chose ne fonctionne pas comme prévu à bord ou qu'une manœuvre devient compliquée, oui, là, je me surprends parfois à me parler toute seule. »