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Au bout de la route, le doute

Alors que Manu Cousin (Coup de Pouce) a franchi à son tour le cercle polaire arctique cette nuit, aux alentours d'une heure, achevant symboliquement le basculement de toute la flotte vers le retour, en tête de course, jamais les trajectoires n'ont semblé aussi différentes. Jamais l'arrivée n'a paru aussi difficile à lire. Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance) navigue désormais en mer Celtique après avoir franchi le canal Saint-George. Élodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner) poursuit sa route en mer d'Irlande. Plus à l'ouest, Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei), Violette Dorange (Initiatives-Cœur) et Francesca Clapcich (11th Hour Racing) font route vers le Fastnet. À première vue, les grands choix stratégiques autour de l’île Verte commencent enfin à produire leurs effets. Et pourtant, au moment même où la course gagne en lisibilité, une nouvelle inconnue s'invite déjà dans l'équation. Entre la Bretagne et la Vendée, une vaste zone de molle pourrait redistribuer la donne et redonner de l'épaisseur à des choix que certains imaginaient devoir payer cher. En clair : les cartes sont sur la table. Les grandes explications, peut-être pas.

Ambiance à bord de l'Imoca 11TH Hour Racing, skippé par Francesca Clapcich lors de la Vendée Arctique 2026 – en mer le 08/06/2026
Ambiance à bord de l'Imoca 11TH Hour Racing, skippé par Francesca Clapcich lors de la Vendée Arctique 2026 – en mer le 08/06/2026

Ce qui devait coûter cher

Depuis hier, l'Irlande joue le rôle de juge de paix de cette Vendée Arctique. Pour rejoindre le sud, les leaders ont dû trancher. D'un côté, les passages exigeants du canal du Nord puis du canal Saint-George. De l'autre, un large contournement par l'ouest. Deux lectures de la même course. Deux façons d'appréhender le risque. Pour ceux qui ont privilégié la seconde voie, l'objectif n'était pas forcément de gagner des milles, mais d'éviter une séquence réputée délicate, entre effets de côte, courants, trafic maritime et nombreux pièges. Une décision de prudence davantage qu'une volonté de faire la différence. Sur le papier, le verdict semblait connu : ce détour ressemblait un peu à la route des vacances par les départementales. Plus de chemin et, théoriquement, du temps perdu à l'arrivée. Puis les fichiers ont commencé à raconter une autre histoire. Au fil des actualisations météo, ce choix retrouve de l'épaisseur. Sans forcément devenir gagnant, il pourrait coûter beaucoup moins cher qu'imaginé. La faute à une fin de parcours qui s'annonce particulièrement incertaine. Entre la Bretagne et la Vendée, la vaste zone de molle attendue pourrait en effet compresser les écarts et offrir une nouvelle chance à ceux qui avaient accepté de céder du terrain. Ambrogio Beccaria, actuellement ralenti par une dorsale au large de la baie de Dingle, refuse toutefois de s'emballer. 


Mon option était plutôt défensive au départ. Est-ce qu'elle peut devenir offensive ? Peut-être, mais je ne crois pas à un miracle. Je pense que les bateaux de devant vont rester devant. J'ai arrêté de trop regarder ce que font les autres. Maintenant, je me concentre surtout sur ma propre course et sur le fait de faire les choses proprement.

Ambrogio Beccaria
ALLAGRANDE MAPEI

Ambiance à bord de l'Imoca Macif Santé Prévoyance, skippé par Sam Goodchild lors de la Vendée Arctique 2026 – en mer le 08/06/2026
Ambiance à bord de l'Imoca Macif Santé Prévoyance, skippé par Sam Goodchild lors de la Vendée Arctique 2026 – en mer le 08/06/2026

Une arrivée impossible à dater

Les ETA n'en finissent plus de glisser. Vendredi encore, Sam Goodchild semblait en mesure de rallier Les Sables d'Olonne dès les premières heures de lundi. Désormais, les premiers concurrents sont plutôt attendus dans la nuit du 15 au 16 juin. Une estimation qui relève cependant davantage de la tendance que de la prévision. À ce stade, mieux vaut la consulter comme un horoscope que la graver dans le marbre. Et pour cause, à mesure que la flotte se rapproche de la Vendée, l'horizon temporel semble paradoxalement devenir plus flou. La faute à cette fameuse zone de vents faibles annoncée dans le golfe de Gascogne, capable à elle seule de bouleverser les équilibres dans les derniers milles. Dans un tel contexte, un ou deux nœuds de pression supplémentaires ou manquants suffisent à changer complètement la donne. Les routages racontent désormais des histoires très différentes. Certains ne voient plus qu'une ou deux heures entre Sam Goodchild et Élodie Bonafous, guère davantage avec Ambrogio Beccaria, Violette Dorange et Francesca Clapcich. D'autres dessinent des scénarios beaucoup plus étirés. Tous convergent néanmoins vers la même conclusion : personne ne semble aujourd'hui en mesure d'affiner sérieusement l'heure du dénouement. Élodie Bonafous en est parfaitement consciente. « Tout dépendra de notre timing. Si on parvient à passer avant la molle, tant mieux. Si elle nous rattrape, les écarts pourraient se resserrer. » Avant d'ajouter avec le sourire : « Dans un monde idéal, elle ralentirait les bateaux de devant sans me ralentir moi ! Mais ça ne fonctionne jamais comme ça alors mon objectif est surtout de continuer à me reposer et à rester lucide. J'ai le sentiment que cette course va beaucoup se jouer sur la fin. »

La confiance et l'humilité

Cette difficulté à lire la course, Nico d'Estais (Café Joyeux) la résume peut-être mieux que personne. Après plusieurs jours engagés dans les hautes latitudes, une voile déchirée, un safran récalcitrant qui lui a joué un sale tour hier au large de Féroé et des conditions particulièrement exigeantes, le skipper a tiré une conclusion qui dépasse largement sa propre aventure : « La course au large apprend simultanément la confiance en soi et l'humilité. » La formule résonne particulièrement dans le contexte actuel. Confiance pour croire à son analyse, assumer ses décisions et s'y tenir. Humilité pour accepter qu'une bulle sans vent, une transition météorologique ou un détail en apparence anodin puissent remettre en question des heures de réflexion. À bord de Café Joyeux, l'émerveillement n'a pourtant pas disparu. Bien au contraire. « J'ai rallumé mes feux de navigation pour la première fois depuis quatre jours et ça m'a fait quelque chose. C'est le premier moment où je me suis dit : "Tiens, on commence à se rapprocher de la maison." » Peut-être est-ce finalement la meilleure définition de cette fin de course. Tous connaissent désormais leur destination. Pour le reste, l'Atlantique garde encore quelques cartes dans sa manche.


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