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« Il faut jouer à fond les cartes qui se présentent »

PAROLES DE MARINS. Les paysages du Grand Nord s'éloignent progressivement dans le sillage des IMOCA. Après avoir flirté avec le cercle polaire et les hautes latitudes, les concurrents retrouvent peu à peu des eaux plus fréquentées, sans pour autant voir la pression retomber. Entre les vitesses impressionnantes enregistrées au portant, les choix stratégiques autour de l'Irlande et la gestion d'une fatigue accumulée depuis le départ, chacun poursuit sa propre bataille. A la vacation du jour, Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance), Élodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner) et Arnaud Boissières (APRIL Marine – recherche co-partenaires) ont raconté un retour déjà très engagé, où la route vers Les Sables d'Olonne réserve encore bien des défis.

Ambiance à bord de l'Imoca April Marine - Recherche Co-Partenaire, skippé par Arnaud Boissières lors de la Vendée Arctique 2026 - en mer le 08/06/2026
Ambiance à bord de l'Imoca April Marine - Recherche Co-Partenaire, skippé par Arnaud Boissières lors de la Vendée Arctique 2026 - en mer le 08/06/2026

Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance) : « Ça y est, je suis dans le Canal du Nord. C'est assez chouette parce que je longe la côte depuis plusieurs heures. Je suis parfois à seulement trois milles de la terre et, là, je viens de passer au large de Belfast. Ça donne presque l'impression de faire un petit voyage touristique au milieu de la course ! C'est une zone que je connais déjà assez bien. J'y suis déjà venu plusieurs fois en Figaro Beneteau, en MOD70 et même en IMOCA je crois, et, honnêtement, ça m'a aidé dans mon choix. Quand on est seul à bord et que l'on doit traverser un passage aussi particulier, c'est rassurant de connaître déjà le terrain de jeu. C'est aussi l'une des raisons qui m'ont poussé à choisir cette option. J'ai même eu droit à la visite des dauphins à l'entrée du canal. Ils sont arrivés au moment où la mer commençait à s'aplatir. J'ai essayé de les filmer mais ils ont disparu presque aussitôt. C'était un joli moment. Ce qui fait surtout du bien, c'est de retrouver une mer beaucoup plus plate. Après plusieurs jours dans une mer formée, voir enfin l'eau se calmer est un vrai soulagement. Le vent reste très instable à cause du relief, donc il faut rester attentif aux réglages, mais avec moins de mer, tout devient plus simple à gérer. C'est d'ailleurs toute la difficulté de ce passage. Le canal est étroit, le vent descend des reliefs irlandais de manière très irrégulière et il y a peu de place pour l'erreur. En solitaire, sur un IMOCA, il faut accepter un compromis. Je suis venu ici parce que c'était la meilleure option stratégiquement, mais en contrepartie je perds volontairement un peu en performance pour gagner en sécurité. Toutes mes manœuvres et tous mes changements de voile, je les réalise dans des zones où j'ai de l'espace et où je peux garder une marge de sécurité. Pendant une bonne partie de la traversée, je vais probablement naviguer à 60 % du potentiel du bateau. Mais c'est assumé. Je veux conserver la maîtrise de la situation si le vent monte plus vite que prévu ou si le trafic devient plus dense. La suite consiste à poursuivre au plus près des côtes pour profiter au maximum du raccourci offert par le canal. Je devrais sortir du canal Saint-Georges tôt demain matin. Il y aura une zone de transition à traverser, mais tous les concurrents devront composer avec elle, qu'ils soient passés à l'intérieur ou à l'extérieur de l'Irlande. La différence se fera probablement après. Ce qui est plutôt rassurant pour nous, c'est qu'une fois cette zone franchie, le vent reviendra progressivement. Même si nous sommes ralentis un moment, nous savons que les systèmes météo vont finir par nous rattraper. Ensuite, nous devrions bénéficier d'un angle plus favorable pour rentrer vers la France que les bateaux passés à l'ouest. »

Sam Goodchild
© Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance)

Élodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner) : « En ce moment, j'appelle ça le programme essorage 1 400 tours ! Ce n'est pas forcément très agréable à vivre, mais c'est terriblement efficace ! Les pointes à plus de 32 nœuds s'enchaînent et le bateau ne ménage pas son équipière... Le début de nuit a été un peu compliqué parce que je voulais absolument réussir à passer sous les DST avant de changer de configuration. J'ai donc gardé une voile de portant plus longtemps que prévu, ce qui m'a pénalisée en vitesse dans un premier temps. Mais l'idée était surtout d'arriver avec le bon angle pour mon option stratégique. Maintenant, j'essaie de récupérer les quelques milles qu'Ambrogio (Beccaria) m'a repris ces dernières heures. Je confirme que je vais passer par le Canal du Nord. Ça ne m'inquiète pas particulièrement parce que j'y suis déjà allée en Figaro Beneteau. C'est même l'un des éléments qui ont pesé dans la balance. Et puis, sur le papier, c'est une option vraiment intéressante. C'est plus court et cela permet aussi d'éviter une dorsale qui pourrait pénaliser davantage ceux qui contournent l'Irlande par l'ouest. Ce qui me rassure également, c'est que je vais aborder les secteurs les plus délicats de jour, notamment l'entrée et le dispositif de séparation du trafic. Ensuite, le vent doit progressivement faiblir. Cela fait partie des arguments qui m'ont confortée dans ce choix. Bien sûr, il y a davantage de risques dans cette option. On navigue plus près des côtes, dans une zone plus resserrée. Mais il y a aussi des avantages : la mer va devenir beaucoup plus plate et, finalement, il n'y a pas tant de trafic que cela en dehors des grands points de passage. Ça reste un endroit où il faudra être vigilant, mais je suis plutôt sereine. L'autre avantage, c'est que la trajectoire étant plus courte, elle offre davantage de liberté pour ralentir un peu le bateau si besoin. Je suis justement en train de repérer toutes les zones de vigilance et de réfléchir à la meilleure façon de gérer la fatigue. Nous allons retrouver de vraies nuits noires après plusieurs jours passés sous des lumières presque permanentes et je pense que ce sera un point important. Il faudra éviter de s'endormir au mauvais endroit. Honnêtement, je n'ai pas beaucoup hésité avant de choisir cette option. D'abord parce que je connais déjà le secteur. Ensuite parce que je suis un peu frustrée d'avoir vu Ambrogio et Violette (Dorange) revenir sur moi. Mon objectif reste de défendre cette deuxième place, donc il faut jouer à fond les cartes qui se présentent. Depuis le départ, cette course est extrêmement engagée. Il y a eu énormément de manœuvres, beaucoup de transitions et très peu d'occasions de récupérer. Mais je ne suis pas venue ici pour me reposer. Je dormirai quand je serai arrivée à terre ! En attendant, j'essaie quand même de m'allonger dès que possible, même sans forcément dormir. Rester debout, constamment crispée dans le bateau, consomme énormément d'énergie. Je me force aussi à boire et à manger régulièrement pour garder du jus. Mon objectif, c'est de réussir à prendre un vrai temps de repos avant d'entrer dans le Canal du Nord, où je devrais arriver en milieu d'après-midi. »

Arnaud Boissières (APRIL Marine – recherche co-partenaires) : « C'est assez drôle parce que je me retrouve quasiment au même endroit qu'il y a trente-six heures, mais cette fois au portant. Le décor n'a pas changé, mais les conditions, elles, sont complètement différentes. Le vent est irrégulier, parfois un peu faible, mais finalement c'est plutôt agréable. Le passage du cercle polaire s'est fait dans des circonstances assez inattendues. J'étais en train de me préparer pour une grosse manœuvre et, d'un coup, le vent est tombé. Pendant une heure et demie, il n'y avait presque plus d'air. Ça m'a permis d'envoyer proprement ma voile sans trop galérer. Et puis, au même moment, le ciel s'est dégagé. La lumière est devenue magnifique. Franchement, c'était un super moment. Ça m'a bien fait sourire. On retrouve effectivement des ambiances qui rappellent un peu les mers du Sud. Ces lumières très particulières, cette météo qui change sans arrêt, cette humidité omniprésente... Il fait frais sans être glacial, mais on reste constamment dehors et on finit quand même par le sentir. J'avais embarqué quelques chaufferettes de montagne et je ne regrette pas ! Elles rendent bien service. C'est aussi une nouvelle case cochée dans une carrière de marin. Ce sont des régions où peu de navigateurs ont eu l'occasion d'aller. J'ai même croisé un cargo très au nord et je me suis dit que ce sont quand même des territoires fréquentés par des marins aguerris. Ça donne envie d'y revenir un jour, mais plutôt en croisière que dans le cadre d'une course ! Maintenant, il faut penser au retour. Pour une fois, les fichiers semblent plutôt d'accord entre eux. Le vent que nous avons actuellement devrait être le plus fort de la descente. Ensuite, cela s'annonce assez varié : du portant, du reaching et même un peu de près par moments. Mais globalement, les conditions devraient rester favorables pour avancer vite vers la maison. Ce qui est sympa aussi, c'est que je reviens un peu sur Nico d'Estais. J'ai la chance de pouvoir faire une trajectoire assez directe alors que lui est obligé de manœuvrer davantage. J'avais perdu du terrain il y a quelques jours, donc c'est agréable d'en reprendre un peu. La suite reste prometteuse, même si elle s'annonce très grise et probablement pluvieuse. Mais bon, quand on choisit d'aller là-haut, on sait à quoi s'attendre ! Et puis, si on n'aime pas l'eau, il ne faut pas faire de bateau... Je regarde aussi ce qui se passe devant. Voir Sam (Goodchild) dans le Canal du Nord, c'est impressionnant. Ça doit être à la fois magnifique et assez stressant. Je trouve l'option d'Ambrogio (Beccaria) très intéressante. Ce qui frappe surtout, ce sont leurs vitesses. Ils sont à plus de 25 nœuds quasiment en permanence. C'est assez incroyable à observer. Quant à nous, il reste encore beaucoup de chemin. Il reste plus de mille milles à parcourir. On est encore au milieu de l'histoire. Donc je reste concentré, lucide et surtout motivé pour la suite. »


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