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Le temps du dosage

Après avoir négocié un premier front puis traversé une dorsale, les skippers abordent une nouvelle phase de course. La mer s'est formée, le vent a forci et les enjeux ont changé. Désormais, il ne s'agit plus seulement d'aller vite, mais de trouver le bon équilibre entre performance, préservation du matériel et lucidité. Depuis plusieurs heures, les IMOCA évoluent dans un décor plus rugueux, avec 25 nœuds de nord-ouest, jusqu'à 30 dans les rafales, et une houle qui dépasse désormais les quatre mètres. Des conditions que ces machines savent encaisser, mais qui rappellent qu'en course au large, le moindre incident peut rapidement prendre de l'ampleur. Corentin Horeau (MACSF) en a fait la douloureuse expérience dans la nuit. Alors qu'il occupait les avant-postes de la flotte, le skipper a été contraint à l'abandon après une avarie.

Sam Goodchild
© Sam Goodchild

Corentin Horeau contraint à l'abandon

C'est sans conteste le fait marquant de la nuit. Hier soir, aux alentours de 21 heures, alors qu'il évoluait en deuxième position, Corentin Horeau a été victime d'une avarie sur son IMOCA MACSF. La cadène de J3, point d'ancrage de la voile d'avant sur la coque, s'est arrachée du pont. Pendant près de deux heures, le skipper et son équipe technique ont étudié toutes les solutions envisageables pour réparer et poursuivre la course. Face aux conditions attendues dans les prochains jours et au risque d'aggraver les dommages, la décision a finalement été prise de renoncer. Le marin fait actuellement route vers Lorient, son port d’attache. La nouvelle a évidemment marqué la flotte. Sam Goodchild, qui naviguait depuis le départ aux côtés du Trinitain, n'a pas caché sa déception. « Je suis triste pour Coco. C'est dommage de le voir faire demi-tour. Il naviguait vraiment bien et il avait réalisé un très beau début de course. Perdre un concurrent comme ça, c'est toujours dommage. Mais je suis certain qu'il reviendra plus fort. » Au-delà de l'émotion, cet abandon rappelle aussi que la Vendée Arctique est entrée dans une phase où le moindre incident peut rapidement avoir de lourdes conséquences.

Aller vite, mais pas trop vite

Au large de l'Irlande, les IMOCA traversent actuellement la séquence la plus musclée de ce début d'épreuve. Pour les bateaux de tête, le pic de vent et de mer prévu sur cette édition est en cours. Sam Goodchild l'a franchi dans la nuit après avoir débordé le sud-ouest de l'Irlande puis la baie de Dingle aux alentours de 4 heures du matin. Leader de la flotte avec près de cinquante milles d'avance sur Élodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner), le Franco-Britannique a pourtant choisi de lever légèrement le pied. « Cela fait plusieurs heures que j'ai ralenti pour éviter de trop taper dans les vagues », a-t-il expliqué, tandis que les bruits sourds des impacts et les secousses du bateau accompagnaient son message vocal. « L'enjeu est d'aller vite, mais sans aller trop vite. On essaie d'éliminer les grosses accélérations et les chocs les plus violents. » Un exercice subtil. « Le vent n'est pas stable, il y a des grains, donc je reste à proximité des écoutes pour pouvoir ralentir rapidement le bateau si besoin. C'est exigeant. » À bord, les priorités changent elles aussi. Dans quatre mètres de mer, chaque déplacement devient une opération délicate. « On fait moins que l'essentiel », a-t-il souri. « J'essaie de me déplacer le moins possible, de ne pas oublier de manger et de dormir dès que l'occasion se présente. » Une bonne nouvelle tout de même : le plus dur semble derrière lui. « Désormais, cela devrait progressivement mollir et se calmer. »

Manu Cousin - Coup de Pouce
© Manu Cousin

La prudence comme performance

Dans ce contexte, la vitesse pure ne raconte qu'une partie de l'histoire. Pour Ambrogio Beccaria, qui dispute sa première grande course en solitaire à bord de son IMOCA Allagrande Mapei, la prudence fait pleinement partie de l'équation. « Je vais prendre un peu de marge au passage de l'Irlande. Je vais peut-être perdre quelques milles, car dans ces conditions, le moindre pépin près de la côte peut rapidement prendre une autre dimension. »  L'Italien mesure également toute l'exigence de la vie à bord en solitaire dans ces conditions. 


Il faut faire attention à tout : à son dos, à ses genoux, à la manière dont on se déplace. Même si ce n'est pas la guerre non plus, chaque geste demande de l'attention.

Ambrogio Beccaria
ALLAGRANDE MAPEI

Comme si cela ne suffisait pas, il a dû gérer une panne électronique. « Je me suis retrouvé dans le noir complet. J'ai tout réparé en une vingtaine de minutes, mais se retrouver en blackout à bord d'un IMOCA qui avance à plus de vingt nœuds, ça fait quand même un peu flipper. » Même lucidité chez Manu Cousin. Depuis le départ, le skipper de Coup de Pouce a dû composer avec plusieurs petits pépins liés à une préparation de la course écourtée par une remise à l'eau tardive de son bateau. Une nouvelle trappe installée cet hiver a notamment provoqué d'importantes infiltrations d'eau avant d'être finalement condamnée au Sika. D'autres détails techniques sont également venus s'ajouter à la liste. De quoi agacer certains. Pas Manu. « Je savais que cette course servirait aussi de test grandeur nature pour le bateau et les foils. On a remis le bateau à l'eau tardivement et on n'avait pas encore beaucoup navigué dans ces conditions. Finalement, ce sont des choses qui vont se régler. » Le Sablais assume d'ailleurs pleinement sa philosophie du moment. « L'objectif est d'abord de préserver la machine. Les prochaines vingt-quatre heures vont être coriaces, même si nous devrions être un peu moins exposés que les leaders. Il va falloir s'accrocher, serrer les dents et surtout faire attention à ne rien abîmer. » 

L'Arctique commence à prendre forme

Pendant que les bateaux encaissent cette séquence engagée, les réflexions stratégiques gagnent en précision. Car le cercle polaire arctique cesse peu à peu d'être une simple ligne sur la carte.  Pour la première fois depuis le départ, les grandes trajectoires possibles se dessinent avec davantage de netteté. « J'ai éliminé l'option ouest », a révélé Sam Goodchild. « Je regarde désormais plusieurs points à l'est de l'Islande. Cela me permet de conserver davantage de flexibilité et de retarder un peu ma décision. » Même réflexion chez Ambrogio Beccaria. « C'est une vraie énigme. Le fait de devoir penser à l'aller tout en gardant en tête le retour nous occupe énormément. Je pense qu'on commencera à avoir une vision plus claire après le passage de l'Irlande. » Pour l'heure, pourtant, les regards restent rivés sur l'immédiat. Car avant de penser aux hautes latitudes, il reste encore à traverser cette mer formée, négocier l’instabilité ambiante et préserver hommes comme machines. Le Grand Nord se rapproche peu à peu. Mais pour l'heure, c'est encore l'Atlantique qui dicte sa loi.


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